Hellzine n°13 | Interview complète de Ministry

C’est un Al Jourgensen particulièrement remonté que nous avons interrogé à propos du nouvel album de Ministry, « AmeriKKKant ». En effet, avec cet opus, le chanteur dénonce et s’indigne une fois de plus contre la société et nous explique, entre autres choses, pourquoi au fil de ces lignes.

C’est la première fois qu’on me demande de poser des questions qui dérangent ! Il y en aura juste après, mais nous allons commencer par quelques questions pratiques sur votre nouvel album, « AmeriKKKant ». Est-ce que tu peux parler de son processus de création ?
Nous avons commencé à travailler sur cet album après notre dernière tournée européenne pendant laquelle nous avions déjà planché sur quelques idées. À notre retour, on s’est enfermés une petite semaine pour pondre les premiers jets, des démos très basiques. Ensuite, je suis allé au studio avec mon ingénieur et on a commencé à assembler ces idées pour qu’elles aient un sens. Puis, pendant les cinq ou six mois qui ont suivi, il y a des gens qui sont allés et venus pour travailler avec nous. Le violoniste, qui s’appelle Lord Of The Cello, Burton C. Bell de Fear Factory, Arabian Prince qui est un ancien membre de N.W.A et DJ Swamp. Après, il y a eu le processus de mixage et de mastering, et voilà, c’est à peu près tout !

Cela vous a pris cinq ans pour sortir ce CD. Vous avez beaucoup tourné et avez aussi travaillé sur des projets personnels. Qu’est-ce qui vous a motivés à vous pencher sur un nouvel album de Ministry ?
Le dernier album que j’ai sorti était avec Surgical Meth Machine, en 2016. C’aurait pu être un album de Ministry, mais je l’ai fait avec un autre ingénieur, Sam D'Ambruoso. L’année d’avant, notre guitariste, Mike Scaccia, qui était mon meilleur ami depuis plus de trente ans, est décédé. Nous parlions du prochain Ministry ensemble et tout à coup, il est mort. Donc, j’ai voulu faire quelque chose avec ces idées et ça a donné Surgical Meth Machine. Aussi, nous sommes à la moitié du processus pour le nouvel album de Revolting Cocks qui sortira sans doute l’année prochaine. On le finalisera après la tournée du nouvel album. J’aime bien travailler sur plusieurs choses en même temps. Et cette fois, j’étais prêt pour un nouvel album de Ministry, même s’il est très différent sur beaucoup de points de nos autres albums.

Est-ce que tu penses que cet « AmeriKKKant » est, si pas l’album le plus politique, au moins l’album le plus controversé de Ministry jusqu’à présent ?
Je ne sais pas, j’ai quand même fait une trilogie sur Bush par le passé, au début des années 2000. J’ai toujours écrit des chansons sur des thèmes qui font polémique… Et quand tu regardes, aujourd’hui on est en 2017 et c’est toujours la même merde, les gens n’apprennent décidément rien malgré tous les signes d’alarme. Et nous voilà coincés dans une nouvelle ère fasciste qui s’étend sur le monde entier, pas seulement en Amérique, et on a un idiot comme président… Et on ne peut que nous blâmer nous-mêmes pour ça. « AmeriKKKant », ce n’est pas juste un album anti-Trump ou anti-Amérique, c’est juste un miroir placé devant la société pour qu’on puisse se dire : « Voilà ce qu’on est devenus, est-ce que c’est ce qu’on voulait ? »

Promis, on aborde ça juste après, mais encore un petit mot sur la musique, parce que ce serait triste de ne pas mentionner la qualité de l’album qui présente des riffs très puissants et de belles atmosphères. J’ai l’impression que cet album est moins industriel, en fait, qu’en penses-tu ?
Oui, je dirais que c’est un album qui retourne un peu vers les racines. Il y a beaucoup de groove sur la première partie de l’album, comme on le faisait il y a des années. Il y a aussi pas mal de metal et des parties plus agressives. Il y a également des gens qui ont déjà écouté l’album et qui trouvent que c’est un album de punk, en fait.

Et musicalement parlant, est-ce qu’il y a un morceau que tu préfères sur cet album ?
Non ! Sérieusement, j’aime toutes les chansons de cet album et c’est bien la première fois que je dis ça. Je suis vraiment très satisfait du CD dans son entièreté.

Tu as déclaré avoir fait cet album parce que tu étais en colère, mais est-ce que ces neuf titres ont suffi à extérioriser cette colère ?
(rires) Non, certainement pas ! Ce n’est pas l’affaire d’un seul album, je suis toujours en colère quand je vois cette société, je veux que les choses changent. Ça fait 50 ans que j’observe cette société et je me souviens très bien des années 60, ce qui se passe aujourd’hui rappelle très fort cette période.

Un petit commentaire sur l’artwork… On peut y voir une Miss Liberty désespérée en pleine guerre et qui tient une Constitution brûlée, ce qui représente parfaitement l’album. Est-ce que tu as imaginé ce design ou c’est venu de l’artiste qui l’a réalisé ?
Un peu des deux. Je connais Sam Shearon depuis des années, à vrai dire. Il fait une BD sur moi dans laquelle je deviens un superhéros. Mais, ce que je voulais montrer avec l’artwork, c’est à quel point nous sommes honteux de vivre dans une telle société gouvernée par quelqu’un de tout à fait incompétent. Et voilà ce qu’il en a fait…

Sinon, votre premier single, « Antifa », a suscité des réactions intenses et négatives. En regardant les commentaires sur YouTube, j’ai eu l’impression que les gens n’avaient même pas écouté la musique. Quelle a été ta réaction face à ça, penses-tu que les gens ont mal compris le message que tu voulais faire passer ?
Je voulais ouvrir le dialogue et c’est bien qu’il y ait eu cette incompréhension, parce qu’au moins les gens en parlent. Le message principal de cette chanson, si tu veux vraiment le savoir, ce n’est en aucun cas de la promotion pour la violence envers les gens qui ne sont pas « Antifa ». Ça parle des gens qui ont arrêté de prêter attention à la merde répandue par l’extrême droite, qui utilise des tactiques de harcèlement de cours de récré pour arriver à ses fins, pas seulement dans notre gouvernement, mais dans la société en général. Le message, en gros, c’est : « N’ayez pas peur de riposter et défendez vos droits et vos idées », c’est la base d’« Antifa ». Les gens aux Etats-Unis ne connaissent pas Antifa, parce qu’on n’avait jamais eu un tel sac à m*rde comme président. Pourtant, c’est un mouvement qui existe depuis les années 30 en Europe, mais aux USA c’est nouveau parce qu’il y a des gens qui en ont marre de tout ça et qui ont décidé de se battre contre.

Ça ne te rend pas nerveux quant à la sortie de l’album ?
L’album sort le 9 mars, dans deux mois. Je ne suis pas anxieux pour l’album. Ce qui m’inquiète, c’est surtout ce qui se passe dans ce pays, ce gouvernement fasciste dont il faut se débarrasser. Les élections de mi-mandat arrivent cette année et il faut s’élever contre ce qui se passe. Le problème du fascisme, c’est que c’est comme un herpès, il est toujours là, il hante nos pensées jour et nuit. Et actuellement, c’est un fameux herpès qui gouverne ce pays… Ce que je recommande, c’est de boire beaucoup de jus de cranberry et de prendre des antibiotiques et, oh par la même occasion, allez voter, p*tain !

Justement, tu as dit dans une interview l’an passé que Trump était plus ridicule qu’effrayant. Penses-tu toujours la même chose aujourd’hui en considérant ce qui se passe actuellement avec la Corée, par exemple ?
Je pense qu’il est toujours tout ce que j’ai bien pu penser de lui. Les gens qui le connaissent depuis des décennies savent que ce mec est une blague, le roi des cons. Et il parvient à convaincre les cons, les gens qui ne sont pas éduqués ou encore ceux qui s’en foutent que ce soit l’une ou l’autre partie qui gagne, en utilisant les ficelles du fascisme, en faisant peur aux gens : les Noirs ceci, les Mexicains cela, etc. Ce sont des techniques archaïques et ça montre le déficit d’éducation, les gens gobent tout ce qu’on leur raconte, ils ne font aucune recherche pour vérifier les informations qu’on leur donne et se sentent bien comme ça. Le résultat : les gens ont peur, ce qui est compréhensible, et ils votent pour Trump. C’est pareil en Europe… Bien sûr ! C’est la même chose partout. Regarde en Autriche, dans certaines parties de la Hollande… Les partis de droite parviennent à diviser les gens et convaincre la populace, juste en leur foutant la trouille. Il n’y a pas que l’Amérique qui est gouvernée par l’idiotie, c’est un phénomène mondial. C’est assez effrayant, mais ça ne devrait pas l’être, on pourrait éradiquer ça en s’éduquant soi-même.

Si tu étais président, qu’est-ce que tu proposerais ? À moins que tu ne veuilles pas devenir président…
Oh non, je ne voudrais pas être président ! Mais, il y a quelques moyens pour commencer à changer les choses. Par exemple, si tu veux de meilleures infrastructures et de meilleures méthodes d’enseignement, la première chose à faire selon moi, et c’est ce qui est en train de se passer ici, c’est de légaliser la drogue et d’utiliser l’argent généré pour l’éducation. Il y a tellement d’argent là-dedans ! Comment crois-tu que les Kennedy sont arrivés au pouvoir ? Ils ont vendu de la drogue et ont ramassé beaucoup d’argent. Ça a été le cas pour beaucoup de gens qui ont été au pouvoir aux Etats-Unis, même George Washington. Il a fait fortune en vendant du whisky et il a utilisé cet argent pour quelque chose de bien. Les gens auront toujours des vices, quoi qu’il arrive, surtout dans le système actuel où il faut travailler énormément pour s’en sortir. Aujourd’hui, plus tu travailles, moins tu gagnes.

J’ai un peu modifié ma question suivante en regard de tout ce que tu viens de dire. Est-ce que tu penses qu’il est plus difficile de faire entendre ses idées quand on fait partie de la scène underground ?
Il me semble qu’il est plus difficile de critiquer quand on est une personne au pouvoir, parce que pour y arriver, tu as dû embrasser une grosse quantité de culs. Les gens qui font partie de l’underground n’ont jamais embrassé le cul de personne, ils ne doivent rien à personne, donc c’est assez facile pour eux de critiquer. Après, le problème, c’est la manière typique de penser américaine, les gens veulent tout changer mais ils ne font rien pour et on se retrouve avec des idiots au pouvoir. Ils sont frustrés par le système, mais restent coincés dedans. La plupart des gens détestent Trump et il se retrouve au pouvoir… C’est quoi ça ? Et c’est ce dont l’album parle aussi, comment cette société est devenue aussi sédentaire et médiocre. Je ne comprends pas ça ! La plupart des gens que je connais ne sont pas médiocres et je suis quelqu’un d’optimiste, qui voit le verre à moitié plein, même si je passe mon temps à m’indigner et à protester. Si je n’étais pas optimiste, je ne me donnerais pas la peine de protester.

Comment tu imagines l’Amérique dans dix ou vingt ans ?
Je pense qu’il y a deux possibilités : soit nous serons dans un enfer nucléaire, empoisonnés par des radiations, ou alors on aura pris la bonne direction en améliorant l’éducation et en s’éduquant soi-même, on se respectera et s’acceptera les uns les autres. Ce n’est pas un truc de hippie, c’est possible, mais il y a du travail pour y arriver. Notre monde est en perdition, on détruit tout, nos ressources diminuent, le climat change, … Il est vraiment temps que les choses changent.

Dans un autre registre, j’ai lu quelques commentaires assez piquants sur les réseaux sociaux, notamment sous vos dernières vidéos, qui disaient en gros : « Vous ne pouvez pas prétendre être contre le capitalisme alors que vous faites partie de l’industrie musicale. » Qu’est-ce que tu en penses ?
(rires) Oh ! Que ces gens sont mal informés ! De l’époque des ménestrels du Moyen Âge qui passaient leur temps à voyager à aujourd’hui, l’ère du téléchargement, du tout gratuit et de la contrebande… Aucun promoteur ne veut prendre de risque financier pour toi. Plus aucun musicien ne fait de l’argent aujourd’hui, sauf si tu t’appelles Beyoncé, U2 ou Madonna ! C’est presque impossible d’en vivre ! Ça me fait penser que je fais bien de ne pas lire tous ces commentaires, je n’en ai vraiment rien à foutre ! (rires)

Un autre sujet sensible à présent… Tu as abordé récemment le respect vis-à-vis des femmes dans la société actuelle. Qu’est-ce qui t’a fait réaliser qu’il y avait un problème à ce niveau-là ?
C’est aussi quelque chose à prendre sérieusement en considération pour changer la société et également une question d’éducation. J’ai certainement été coupable moi aussi par le passé. Dans les années 90 dans le milieu du rock, il y avait toutes ces groupies, des femmes qu’on utilisait comme faire-valoir, le système faisait qu’on les considérait très mal, comme des objets avec lesquels on s’amusait. J’ai fait partie de ce système et en vieillissant, j’ai réalisé que c’était une mauvaise approche. Il faut se battre contre l’image erronée de la femme dans notre société. On en revient une fois de plus à l’éducation. Le respect, c’est quelque chose qu’on doit inculquer dès le plus jeune âge. Avant, je voulais enseigner l’Histoire à l’université, ce qui d’ailleurs m’aurait rapporté plus d’argent que la musique (rires), mais l’éducation a toujours été importante pour moi et c’est pour ça que j’y reviens à chaque fois. Et plus on avance dans la vie, plus on est supposé rencontrer des gens qui vont nous aider à détruire les stéréotypes que la société tente de nous imposer et à nous éduquer nous-mêmes.

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