Hellzine n°15 | Interview complète de Blaze Bayley

 À peine sorti de scène lors de sa venue au Cercle de Chapelle-lez-Herlaimont (BE), le chanteur britannique a enchaîné les autographes et les selfies avec ses fans. Encore plein d’énergie, c’est avec passion qu’il a répondu à nos questions concernant notamment son dernier album fraîchement sorti, « Infinite Entanglement Part III : The Redemption Of William Black », point final d’une trilogie haletante mise en musique.

Comment se passe la tournée que vous venez tout juste de commencer ? J’ai entendu que c’est vous qui conduisiez. Oui, on a été contraints de reporter certaines dates, à causes des pires intempéries qu’on ait connu en cinq ans. La camionnette qu’on avait avec notre matos a lâché, mais on a pu sauver cette date au Cercle grâce au matériel sur place. Heureusement, la camionnette a été réparée pour le lendemain. En dehors de ces difficultés, la tournée se passe très bien : le retour du public pour nos nouveaux morceaux est très positif.

Pour l’instant, vous jouez dans des salles intimistes, mais en été, vous jouerez en festival. Lequel des deux préférez-vous ? C’est un plus de pouvoir jouer aux deux. Je ne souhaite pas vraiment devenir plus populaire que je le suis aujourd’hui, et déjà comme ça, on est en tête d’affiche dans les petites salles. J’apprécie d’avoir la possibilité de croiser le regard de tous les spectateurs et de pouvoir tous les rencontrer s’ils le souhaitent, ce qui est presque impossible lors de plus gros concerts. Nous jouons parfois à de gros festivals, et on s’y amuse bien. Une de nos devises est de ne jamais remettre les pieds là où l’organisation se fiche du son et ne respecte pas son public, peu importe la taille ou la réputation de la salle. J’ai déjà été dans tous les plus grands groupes de heavy metal et j’ai donc joué dans toutes sortes de lieux et je peux choisir librement les endroits où je veux jouer. Parfois, les salles sont d’assez petites tailles, parfois elles sont un peu plus grandes, mais le Cercle faisait partie de ma liste parce que je sais que le public apprécie particulièrement ma musique ici. Et sur de plus petites scènes, le public peut vraiment voir les musiciens de près et les percevoir en tant qu’humains et pas en tant que stars éloignées.

Vous avez toujours organisé vos rencontres avec le public sans faire payer de suppléments ? Oui, depuis que j’ai commencé à jouer avec Wolfsbane (1984), et ce système de rencontres payées n’est apparu que plus tard, mais je n’ai jamais voulu exiger de supplément au public, car ces rencontres ont toujours été une part importante de ma vie, et que les fans sont ceux qui rendent mes projets possibles : c’est en précommandant l’album qu’ils nous ont permis d’en enregistrer l’entièreté, et c’est en achetant leur place de concert qu’ils nous permettent d’en faire autant. C’est la moindre des choses que je puisse faire de les rencontrer pour leur dire merci. C’est le mode de vie que j’ai choisi : je n’ai pas de grande maison ou de voiture tape-à-l’œil, je ne vais pas enregistrer dans des énormes studios et j’essaye de réduire un maximum les coûts, de produire la meilleure musique possible, bien que la qualité soit cruciale à nos yeux. Le chant et la musique sont vraiment ma passion, et beaucoup de mes fans me suivent depuis 30 ans, à mes débuts, donc à mes yeux, cette possibilité de dire merci est vraiment le minimum. Cela dit, c’est normal que d’autres artistes organisent des rencontres payantes, car les rentrées financières de leurs albums sont insuffisantes, qu’ils ne sont pas indépendants, et ils sont piégés dans ce système musical esclavagiste. Je ne suis pas esclave de ce système, je suis un homme libre. Je suis soutenu par mes fans, et c’est en homme libre que mes fans me soutiennent et m’apprécient. D’autres groupes doivent suivre les ordres de leurs producteurs à la baguette, et agir autrement qu’ils ne le souhaiteraient, puis certains n’aiment pas de rencontrer le public…

Au sujet du nouvel album, vous avez affirmé pendant le concert que votre situation actuelle vous semblait impossible à atteindre lorsque vous aviez commencé la musique. Pourquoi le pensiez-vous ? Par ma situation actuelle, j’entendais la possibilité d’être totalement indépendant d’un producteur, et de choisir moi-même de sortir trois albums en trois ans et de jouer en tournée entre les publications : nous n’avions pas un rond lorsque nous avions fait ce choix, mais les fans ont rendu ce projet possible. On a fait confiance aux fans et les fans nous ont fait confiance par leurs précommandes et leurs tickets d’entrée. Et il était crucial pour nous que les premières personnes à avoir notre album entre les mains soient des fans et non des journalistes, car ce sont les fans qui ont rendu ce projet possible et ont été les premiers à nous faire confiance. Si on était sous l’égide d’un producteur, celui-ci nous aurait dit : "Attendons d’abord de voir comment votre premier album est reçu avant de planifier le deuxième", alors qu’ici, nous savons que nous pouvons faire confiance au public et qu’il nous fera confiance. Notre public est vraiment incroyable.

Comment vous sentez-vous maintenant que ce troisième album est sorti ? Je suis vraiment soulagé, parce que depuis la création du premier album, je ne cessais de me demander comment j’allais créer un fil rouge dans les paroles au travers des trois albums, ainsi qu’un lien entre les paroles et la musique. De plus, une fois que les fans ont entendu le deuxième album et ont pensé qu’il était meilleur que le premier, ils espéraient déjà que le troisième soit encore meilleur, ce qui était une énorme source de pression. Je vivais constamment au travers des yeux du personnage principal de l’histoire que j’ai écrite dans les paroles. La qualité musicale des morceaux était aussi une préoccupation majeure pour nous : il y a quatre ou cinq morceaux que nous adorions mais qui ne collaient pas aux autres et qu’on a dû retirer de la liste des morceaux pour l’album. Dès l’album publié, on avait les yeux rivés sur les fans, et le premier commentaire d’un fan, qui a vraiment aimé l’album, a été un énorme soulagement. Donc, dans un sens, je profite mieux de cette tournée que les précédentes, car je n’ai pas de prochain meilleur album à l’esprit. Le 25 mai, nous enregistrons en live ce même set que nous avons joué au Cercle et qui clôturera la tournée, à Nancy, en France, et cet enregistrement sera publié sous forme de DVD. Cette perspective est beaucoup moins stressante que celle d’un nouvel album. Beaucoup de fans ont affirmé que ce set était leur préféré, donc nous sommes très contents du déroulement de cette tournée.

Pourriez-vous résumer l’histoire de cette dernière partie de la trilogie ? Cette troisième partie traite de la rédemption de William Black. La deuxième partie laisse découvrir le passé sombre de ce personnage : c’était un meurtrier, un mercenaire, qui a commis d’horribles atrocités. Dans cette dernière partie, il est immergé dans un nouveau monde où les 90 seuls survivants sont menacés d’extinction par les humains génétiquement parfaits, et il est face à un choix : ignorer cette tragédie et ne se préoccuper que de sa propre survie, comme d’habitude, ou rejoindre ces tribus de survivants qui ont décidé de l’accepter parmi eux sans la moindre question. William repensera à ce qu’il a fait dans le passé, mais aura foi en l’avenir et en sa capacité de changer. Sa défaite n’est désormais plus inéluctable, et il n’est plus enfermé dans un cercle vicieux autodestructeur. Peut-être que tout individu peut changer s’il en a l’occasion. William décide de s’élever contre cette nouvelle colonisation, contre cette oppression, contre ce génocide, aux côtés de ces tribus, et clame : "Now, we stand and fight" ("L’heure de la résistance a sonné").

Et vous écrivez un livre, si je ne m’abuse ? Tout à fait, et le sujet des textes de ces trois albums sont issus de ce livre. J’avais noté beaucoup d’éléments à partir desquels je souhaitais créer un livre durant l’écriture du premier album, puis j’ai commencé concrètement à écrire une partie de l’histoire durant le deuxième album, pour le poursuivre durant l’écriture du troisième album. Lorsque la tournée sera terminée et que j’aurai un peu de temps à y consacrer, j’essayerai de terminer l’écriture de ce livre, et de m’assurer que tous les éléments de l’histoire dans les paroles soient présents dans ce livre, ainsi que les phrases clefs de ces paroles, et j’espère pouvoir le publier pour Noël 2019. J’aimerais que ce livre reste une belle histoire de science-fiction, même pour ceux qui ne savent pas qui je suis et ce que je fais musicalement.

J’ai également entendu que vous aviez créé un personnage inspiré de Chris Jericho. Comment avez-vous été amené à le faire ? Oui ! Chris passait dans le coin lorsque nous jouions au Whisky a Go Go à Hollywood, et il est rentré nous dire bonjour, en sachant que je l’avais rencontré en tournée plusieurs années auparavant. Ce jour où il est passé, il m’a dit qu’il jouerait à Birmingham en octobre, et il s’avère que nous y jouions aussi ce mois-là. Je lui ai alors proposé d’être membre invité pour l’enregistrement de ce dernier album, et il a accepté. J’ai alors commencé à réfléchir à quel personnage j’allais le faire jouer (car chaque voix est associée à un personnage différent dans cette trilogie), et tout d’un coup, j’ai repensé au fait que William avait un passé dans l’armée, et j’ai eu l’idée de donner à Chris le rôle d’un sergent qui interagit avec William. Cette idée m’a directement permis de faire d’autres liens entre ce sergent et plusieurs éléments de l’histoire et lui a vraiment donné une bien meilleure cohésion. C’est incroyable à quel point l’histoire entière de cette trilogie aura été conçue à partir de purs hasards, que de tels liens aient pu être créés entre des personnages aussi lointains les uns des autres, tout ce grâce à cet "Entanglement" ("Entremêlement") créé par des électrons, ces électrons qui lient toutes sortes d’éléments séparés par l’infini, mais aussi ceux qui permettent de nouer un lien d’amour entre deux personnes, et même d’avoir conscience de ce lien. William tombe amoureux dans le premier album mais ne sait pas s’il reverra sa bien-aimée, et il entend sa voix dans le deuxième album, sans savoir si c’est juste dans son imagination, cette voix le mène à la planète sur laquelle il se rend sur le dernier album, et William demande : "Es-tu là ? Tu m’as demandé de suivre mes sentiments et de venir, mais es-tu là ?" C’est le sujet du morceau "Are You Here", et la réponse n’est pas donnée. C’est à l’auditeur de déterminer si sa présence est un rêve ou une réalité.

Avez-vous décidé personnellement de la réponse ? Oui, et elle se trouvera dans le livre. (rires)

Avez-vous d’autres membres invités pour cet album ? Luke Appleton y chante aussi : il avait déjà joué à la basse pour mon projet et était disponible, et donc j’en ai profité pour lui demander d’incarner un des personnages de mon histoire. Un très bon chanteur et une belle voix ; j’ai de la chance qu’il était disponible pour contribuer à l’album.

Je sais que c’est un peu tôt pour en parler, mais avez-vous déjà des projets pour un prochain album ? Nous enregistrerons une prise en direct à Nancy pour en faire un DVD, puis le suivant sera un album classique : une version classique de morceaux d’Iron Maiden, avec Thomas Zwijsen à la guitare classique, le projet s’appelle Nylon Maiden. Et j’espère qu’après ces enregistrements, je pourrai me consacrer à mon livre.

Pensez-vous recommencer une trilogie ou un projet similaire un jour ? Absolument pas, c’est beaucoup trop de pression. Je ne souhaite que clôturer celle-ci par le livre, dont l’histoire commence un peu avant la partie racontée dans le premier album et se termine un peu après la partie racontée dans le dernier album. Ce livre est censé boucler la boucle.

C’est une question qui n’a rien à voir, mais comment faites-vous pour garder la forme vocalement ? Je ne bois pas d’alcool, surtout pas avant un concert, et en général, je n’en bois pas après le concert non plus, sauf s’il n’y a pas de concert prévu le lendemain. Je ne prends jamais de médicaments, même prescrits par un médecin, et… Je vis pour chanter. Je considère vraiment, comme cela m’a été enseigné pendant mon parcours académique, que mon corps est mon instrument de musique. Tout comme une guitare ou n’importe quel autre instrument, j’ai un corps et des parties constitutives, et l’ensemble peut perdre ou gagner en efficacité, selon la façon dont je préserve cet ensemble. Beaucoup de gens en tournée me considèrent comme une des personnes les plus ennuyeuses et indifférentes, parce que je ne bois pas, je ne fume pas, je ne parle pas ! Parler est le meilleur moyen d’user sa voix…

Dernière question : en tant que fan de science-fiction, quels sont vos films et livres préférés du genre ? Sans douter une seconde : « Gattaca ». C’est un film qui traite de la perfection génétique et qui m’a inspiré pour les textes de plusieurs morceaux. Mon livre préféré est "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?" de Philip. K. Dick, que je n’ai découvert qu’après avoir vu Blade Runner. J’adore son travail depuis lors, ainsi que cette question qu’il fait sans cesse ressurgir dans l’esprit du lecteur : "Qu’est-ce que la réalité ? Vis-tu actuellement dans la réalité, ou est-ce que tout ceci n’est qu’un rêve et que tu vas te réveiller dans une autre réalité ?" Cette question donne tout le temps mal à la tête, mais c’est vraiment cool de remettre en question ce que nous vivons et ressentons.

Interview : Isa / Traduction : Dorian

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